Le Rouge et le Vert

By Lord Ma-koto Chaoying

 

Chapitre 4 : Si encore je savais vous dire adieu…

(Territoire ennemi…)

Je suis…. Fatigué. Fatigué…

« Commandant ? »

Très fatigué…

« Commandant ! »

Très, très fatigué…

« Commandant Kent ! »

Le jeune homme sortit brusquement de ses pensées. Il vit en face le soldat qui l’interrogeait du regard, un regard si émouvant, qui lui rappela… d’autres yeux si émouvant dont il ne pouvait se souvenir qu’avec douleur.

« Oui, Ronan ? »

« Vous semblez si las… »

Bien que Kent eût toujours été très à cheval sur la discipline, il montrait également une compassion et un dévouement immense pour les soldats qu’il entraînait. Beaucoup de hauts gradés admiraient comment le Bouclier Rouge mélangeait sévérité et affection, rigueur et compréhension, et tout ce qui paraît tant incompatible dans un monde où la mort ne permet jamais de créer la vie de la sempiternelle dualité.

« Oui, Ronan, c’est vrai. Je n’aime pas devoir l’admettre, mais… je suis las fatigué de tout cela. Quand la mort viendra nous cueillir, ce sera pour moi un repos tant attendu. »

Le jeune soldat resta silencieux. Mais le Bouclier Rouge continuait, désabusé.

« C’est lâche de ma part, n’est-ce pas ? Je vous emmène tous à la mort, je devrais vous soutenir plus que ma propre vie, et… je n’ai que des mots de faiblesse à vous offrir. Oubliez cela. »

« Commandant ! »

La réponse avait été si vive que le jeune chevalier rouge s’arrêta.

« On vous avait dit de ne rien nous dire et de nous envoyer mourir, mais vous, vous avez refusé. Vous nous avez dit la vérité. Vous nous avez laissé choisir. Nous savons tous bien que vous n’aviez pas le choix, mais nous, nous l’avions. Et c’est pour ça que nous sommes là, commandant ; parce que nous ne voulons pas vous laisser aller seul ! Pas parce que nous sommes obligé d’obéir ! Vous entendez, commandant ! »

Soudainement, Kent s’était surpris à sourire, malgré sa lassitude.

« Qu’a-t-il, commandant ? Pourquoi… souriez-vous ? »

« Vos paroles me rappellent celles d’un chevalier au cœur profond comme l’océan et encore plus passionné, à la compassion brillante comme les étoiles dans la nuit, et… un très cher ami à moi. Vous n’obéissez qu’à la plus pure loi de l’univers, au plus profond rêve de votre cœur, et toutes les lois vaines du monde inventées par les hommes pervertis n’ont pas d’emprise sur vous. Et pour cela… vous êtes un vrai guerrier, et non pas un simple soldat. »

Peut-être pas comme moi…

Jamais, ou si rarement, le Bouclier Rouge ne faisait de tels compliments. Certes, il encourageait chacun à donner le meilleur de lui-même, mais jamais, jamais, il n’en disait autant, ou… si rarement.

« Commandant Kent… je vous remercie. Mais vous… vous en faites toujours tant pour nous, et gardez tout pour vous. Si… avant d’affronter l’épreuve finale… vous pouviez, ne serait-ce qu’une fois… nous confier vos propres inquiétudes… et nous permettre de vous rendre ce dernier service… qui sera peut-être le tout dernier. »

Je suis… si fatigué…

« Qu’en penserait le capitaine Saïn, commandant ? »

Devant l’insistante du jeune soldat, les yeux cuivre du Bouclier Rouge s’étaient fermés, cachant la lueur terne qu’ils reflétaient. Mais ils se rouvrirent, et la lassitude brilla d’un éclat de douleur, qui planta un aiguillon dans son cœur.

Je suis… tellement fatigué…

« Je dois être bien lâche, Ronan. A la fois, j’aimerais que tout se finisse pour enfin dormir en paix dans le ciel, en accomplissant ma mission et mon devoir. Et à la fois… lorsque je revois les yeux pétillant d’émotion de la personne de laquelle je suis la plus proche au monde… je voudrais protéger cette émotion, pour qu’elle puisse vivre à jamais, et avoir ce devoir que mon cœur servirait avant même que je le lui demande. »

Je suis… très, très… fatigué…

« Mais voilà venue l’heure où j’ai dû choisir entre ces deux devoirs, et ma faiblesse est telle que je ne suis même pas capable d’assumer mon choix. Ni de savoir s’il a été bon… je ne sais plus rien… plus rien… »

Trop fatigué…

« Commandant, laissez-nous faire. »

Le jeune chevalier rouge se redressa, surpris.

« Comment ? »

« Laissez-nous montrer de quoi nous sommes capables, mon compagnon et moi. Nous allons accomplir la mission, et vous protéger. Nous allons mettre en pratique tout ce que vous nous avez appris, autant techniquement que dans le cœur ! »

Je dois… je dois…

« Ronan… »

Un bruit mat résonna. Tout de suite, les deux hommes furent sur leurs gardes. Mais il s’agissait de leur compagnon, heureusement.

« Commandant Kent, Ronan ! J’ai une nouvelle. Les dispositifs de sécurité ont changé de place ! Finalement, une seule unité suffira à déclencher le système d’autodestruction ! »

Je suis… si fatigué…

« Très bien, Tanki. Bon travail. A présent, chevaliers… »

Déjà ils s’élançaient, mais moi je dois les retenir.

« …il est temps de nous dire adieu. »

Ils voient mon regard qui les retient de son expression, ma main de son autorité. Car il est temps pour moi d’expier mes crimes, tant envers le monde entier, qu’envers celui qui m’avait accompagné même au-delà de la mort de ma propre âme.

Car, il faudra, mon très cher, après la si longue nuit, que je voie s’éteindre les étoiles du soir pour qu’apparaisse dans l’aurore d’une nouvelle rencontre, la lumière qui nous avait toujours unis.

Toujours deux par deux, aujourd’hui séparé, un jour ensemble à jamais…

« Commandant ! Vous… »

« SILENCE, soldats ! Vous allez revenir au camp, et c’est un ORDRE ! »

Quelque chose s’est brouillé dans mes yeux, sans qu’il n’y ait l’ombre d’une larme. Dans un brouillard flou, je crois voir un visage très cher, mais ce n’est pas celui de mes soldats, à qui je porte pourtant de l’affection.

« Partez. Ou je vous ferai condamner pour non-obéissance. »

Que les chevaliers sont vains, parfois. Ces paroles n’ont aucun sens, jamais je ne pourrai les condamner, car je sais que je vais mourir. Les étoiles s’éteignent déjà pour moi, et je ne reverrai plus la lumière qu’à l’aurore de mon nouveau jour.

« …à… bientôt… commandant. Un jour… »

L’espace d’un instant, dans leur regard, je vois les yeux noisette d’un bien-aimé me promettre une nouvelle rencontre… je n’oublierai jamais leurs paroles. Eux non plus, je ne les oublierai jamais.

Déjà le château noir ennemi qui va m’engloutir s’approche, s’approche. Je me suis déjà avancé vers ma mort, tandis que l’adieu que fait mon cœur à la vie laisse un autre adieu, à un autre cœur…

(Flash-back)

« Est-ce que vous m’écoutez ! »

C’est incroyable comme il peut être stupide. Potentiellement, il est intelligent et fort, mais parfois il n’écoute plus que le cheval sauvage qui bat en lui auquel nul ne pourra jamais faire entendre raison. Pas même moi, d’ailleurs…

« Saïn, combien de fois devrai-je vous le répéter ! »

Insouciant, il s’assied dans l’herbe, en écoutant les oiseaux.

« Mm… disons, un million de fois ? »

Quand il est dans cet état-là, rien à faire. Je pourrais poursuivre mes remarques pendant des heures qu’il ne les écouterait même pas. Pourtant, je ne peux m’empêcher de continuer.

« Saïn, vous comprenez très bien ce que je veux dire. Je sais que la lance est votre arme de prédilection, mais il est… »

« ...de mon devoir de m’entraîner à l’épée pour y être aussi performant, je sais, mon cher Kent. »

Je maîtrise une envie de me taper la tête contre le mur. Cet idiot, il est très bien conscient des choses, pourtant !

« Vous savez pertinemment que vous augmentez vos faiblesses si vous ne vous exercez pas à l’épée ! Pourquoi alors vous obstinez-vous dans ce cas à ne pratiquer que la lance ? »

« Parce que la lance, c’est plus héroïque ! »

Ce qui m’ahurit dans ses réponses est… qu’elles sont aussi stupides que lui intelligent. Potentiellement, il possède une intelligence aigue qui lui permet de discerner les stratégies ennemies en les déjouant.

« … »

« Kent, pourquoi ne dites-vous plus rien ? »

« Parce que, je médite, Saïn… »

« Vous méditez ! Et sur quoi ? »

« Sur l’étonnant problème existentiel qu’est votre bêtise. Après tant d’années passés avec vous, j’admets ne toujours pas pouvoir comprendre comment une tête aussi grosse que la vôtre peut également être… aussi vide. »

« Oh, comme c’est gentil, Kent ! Je sais que j’ai toujours eu un cerveau génial qui n’a jamais pu trouver des vérités dignes de son génie… »

« Saïn, au cas où vous ne l’auriez pas remarqué, c’était loin d’être compliment. »

« Vous avez raison : en fait, c’était encore mieux, puisque c’était une louange ! »

« … »

« Kent, qu’est-ce qui vous arrive ? Pourquoi me regardez-vous comme ça ? »

« Parce que, je continue à méditer… »

« Il y a donc tant de génie que cela en moi pour que vous méditiez si longtemps ? »

« Je méditais sur l’ABSENCE de génie qui vous caractérise ! »

« Que n’importe, Kent ? »

Ai-je rêvé ?

« Pouvez-vous… répéter ? »

« D’accord, mon frère d’arme. Je disais : « Que m’importe, Kent, si je ne suis pas un génie ? » »

Cette fois, je reste éberlué. D’un coup, je saisis son col et le regardai droit dans les yeux.

« Qui êtes-vous et qu’avez-vous fait du vrai Saïn ! »

« Oh, s’il vous plaît, frère d’arme. »

Ses yeux noisette… sont si sérieux. Mais l’ombre d’un sourire se dessine sur ses lèvres. Il y a quelque chose de si triste, et à la fois d’heureux, dans son expression…

« Qu’ai-je besoin d’être un génie ? Je ne le suis pas, et ne le serai jamais. Il n’y a que deux choses dont j’ai besoin. »

A ses moments… il est si secret, lui aussi. Personne ne sait comme moi ô combien il est profond, et pourtant, à cette heure, moi qui suis la personne la plus proche de lui sur terre, je ne le comprends pas encore assez.

Je voudrais tant le sentir proche de mon cœur…

Tant et tant, que je lui dirais tout ce mon cœur veut dire au monde… ce qui l’habite, maintenant, hier, et pour toujours…

Mon frère d’arme…

« Quelles sont ces deux choses dont vous avez besoin, Saïn ? »

Ses cheveux volent au vent, alors que son être entier contemple le ciel de cristal. Une vibration d’émotion naît de son cœur, pour chanter dans mon cœur, alors qu’il retourne sa tête quelques instants vers moi, avant de s’en retourner à une vision que seul lui connaît en cet instant. Une vision du ciel, sans mots, sans une seule parole qu’il ne prononçât, lui qui était… si bavard.

Saïn, que voulez-vous me dire ?

« Kent, vous voulez jouer aux devinettes ? »

Il s’est retourné ! Il s’avance vers moi, tandis que le sourire perdu en moi chante sur ses lèvres une chanson qui m’est si chère…

« Aux… devinettes ? »

Ses yeux noisette vibrent d’innocence, de l’innocence d’un enfant pur qui n’a jamais cessé de croire en la Vie, qui a tant déserté le cœur des chevaliers de la terre. La joie pétille sur son visage, on dirait un enfant de la Vie, alors que ses mèches jouent avec le vent, et qu’il joue avec une des miennes – un très court instant. L’espace d’un instant, j’aurais voulu serrer dans mes bras l’enfant de la Vie que j’ai perdu, et qui vibre en lui pour moi…

Cœur de chevalier…

« Ah, il faut vraiment que je vous explique tout, mon cher Kent ! Très bien, puisque je suis plus intelligent et mature que vous, je vais le faire. Voici la devinette : trouvez les deux choses dont j’ai besoin ! »

Un léger sourire se peint sur mes lèvres. Un sourire que je croyais oublié. Jamais je ne le pourrais, avec vous qui me rappelez la chanson de la Vie…

« Très bien… laissez-moi essayer. »

Impatient, il me fixe de son regard noisette, vibrant comme le soleil qui illumine la terre, silencieux comme la chanson d’amour qu’il attend de ma propre terre...

« Une fille ? »

« KEEEEENNNNNTTTT ! »

D’un air impassible, je lui tapotai l’épaule très formellement, en continuant d’un ton sérieux digne d’un comédien tragique.

« Je vous préviens, capitaine Saïn. Je n’ai guère d’objection particulière contre cela, mais vous devrez être sérieux, fiable… »

« Kent ! »

« …pondéré, fidèle… »

« Keennt ! »

« …modeste, serviable… »

« Keeeennntt ! »

« …aimant… »

« KEEEEENNNNNTTT ! »

Son air boudeur… rien que pour voir cette tête, cela valait plus que jamais la peine de continuer la comédie. Voilà ce qui arrive aux Saïns qui prennent tout au premier degré, et… hé, ne me secouez pas les épaules comme cela !

Kent ! Vous pensez VRAIMENT que c’est ÇA dont j’ai besoin le PLUS AU MONDE !

D’un geste lent, je desserrai les mains autour de mon cou, prêtes à m’étrangler. D’un ton aussi lent et grave – je savais être bon comédien –, je continuai.

« Saïn, pourquoi ne riez-vous pas ? »

Eberlué, il me regarda, sans comprendre un traître mot de ce que je disais. Cette fois, je souris franchement, en étouffant un rire.

« Saïn, c’était une plaisanterie. Ne me regardez pas ainsi, quoique je vous concède que c’est extrêmement amusant. »

D’un coup, il bondit sur moi et me saisit le col.

« Qui êtes-vous et qu’avez-vous fait du vrai Kent ! »

Mais ce n’était qu’un jeu…

« Oh, s’il vous plaît, frère d’arme. » dis-je en souriant.

Il souriait lui aussi… il me lâcha le col, mais ébouriffa mes cheveux. Il prit ma main et m’entraîna vers un talus qui surplombait la plaine d’émeraude. Arrivé là, nous nous assîmes en contemplant l’immensité de l’univers. Comme jadis… hier, maintenant, et toujours…

…toujours ensemble.

« Je suis là pour vous et vous êtes là pour moi… Kent, vous vous rappelez ? »

Je fermai les yeux, avant de les rouvrir sur le monde.

« Je n’ai jamais oublié… »

Je sentis son sourire dans mon cœur, sans même avoir besoin de le voir sur ses lèvres…

« …ne serait-ce que parce que c’est vous qui avez inventé cette phrase, n’est-ce pas ? Ou peut-être l’avez-vous tiré de vos stupides livres de poésie ? »

Faussement indigné, il s’écria.

« Que dites-vous là ! C’est MOI qui suis l’auteur de cette géniale expression ! Même si, je vous accorde… que c’est moitié grâce à vous que je l’ai trouvé. Et c’est pour cela… »

Il passa un de ses bras autour de mes épaules.

« …que je vous donnerai la moitié de la devinette que je vous ai posée. Je vous donne la première chose dont j’ai le plus besoin au monde, mais c’est vous qui me direz la seconde. »

Je suis là pour vous, et vous êtes là pour moi… que devais-je comprendre de sa devinette ? Il me semblait le savoir…

« La première chose dont j’ai le plus besoin, Kent, c’est… d’être moi-même. »

Je le regarde, d’un regard que je ne comprendrai jamais qu’en mon cœur. Je prends sa main, et parle doucement.

« Alors, c’est donc cela. Mais pourquoi… est-ce moi qui doive trouver la seconde chose dont vous avez le plus besoin au monde ? »

Il pose ses yeux noisette au fond de mon cœur, laissant une merveilleuse expression que jamais, jamais, je n’oublierai.

« Parce que… seul vous pouvez me la donner, Kent. Personne d’autre au monde ne peut me dire la réponse. »

(Fin du flash-back

Devant le château ennemi.)

Aujourd’hui, je n’ai toujours pas trouvé la réponse. Je cherche, je cherche… j’ai beau chercher, je n’ai pas trouvé. Je sens que cela a quelque chose à voir avec moi, avec mon cœur, mais il y a longtemps que j’ai renoncé à mon cœur.

Car lorsque je suis parti mourir dans ce combat, comme un chevalier, j’ai renoncé à mon cœur. Ai-je… bien fait ?

Je vais mourir, et je n’ai même pas su protéger le cœur de mon ami !

« AHHH ! »

De rage, j’ai frappé un soldat ennemi par derrière, qui ne doit pas savoir que je suis là. Je ne me reconnais pas. Je suis éberlué. Pourquoi ai-je fait cela ? La seule chose dont j’avais besoin, c’était de me suicider en combattant la seule personne que je suis supposé tuer, et il n’y avait besoin pour cela que de passer par le fameux passage secret que m’ont dévoilé mes hommes, un passage vide d’ennemi.

Mais bon sang, que m’arrive-t-il !

« Je… ne… »

Est-ce cela, de renoncer à son cœur ?

« Non… »

Je me sens fou de rage. Je n’entends plus la voix de mon ami, mon très cher, qui me fait sourire et apporte un sourire d’amour sur le monde au lieu des meurtres que je commets. La folie entre en moi, je ne me reconnais plus. Je vois la lame étinceler sous mes yeux, c’est ma propre épée qui brille, rouge de sang, rouge comme le Bouclier Rouge qui est devenu assassin offenseur d’âmes. L’espace d’un instant, je pense à me suicider avec la lame rouge, mais je n’ai pas encore fini ma mission et j’ai juré au seul être qui gardait mon âme en vie que je mourrai en accomplissant ma mission.

…une voix s’élève.

« Qui va là ! Montrez-vous ! »

…je suis dans la salle où se trouve la cible ennemie !

L’ombre cache mon visage, mais déjà j’élève l’épée devant mon visage, et fermant les yeux, je prononce le serment que j’ai fait au monde d’aller jusqu’au bout.

« Il est temps d’en finir… murmuré-je. »

Adieu, Saïn

Adieu, vous que j’ai aimé comme jamais je n’ai aimé un être…

« Qui va là ! Sortez ! »

…je suis sorti de l’ombre ! Voilà que la lumière me révèle à l’ennemi !

« Mais… qui es-tu ! »

D’un air impassible – mais mon cœur bout de tourmente –, je me tiens devant lui. De mes lèvres sortent les seules paroles qui peuvent être prononcées en cette heure.

« Je n’ai rien contre vous, Empereur du Bakador. Mais vous devez mourir, car c’est la guerre. Si cela peut vous consoler, sachez que je vais certainement mourir en vous combattant. »

Son attitude est majestueuse. Ce ne sera pas facile de tuer un homme comme cela, c’est certain. Heureusement que j’ai mis sur mon visage un voile qui masque mes expressions, car il y aurait certainement lu mes faiblesses et je n’aurai pas pu le combattre dignement. Seuls mes yeux lui sont visibles, et c’est déjà beaucoup.

« Alors, ainsi, tu as fait tout ce chemin seulement pour voir ma mort, en sachant que tu allais mourir. Et pourtant, tu viens à moi sans montrer ton visage. »

Un adversaire… redoutable.

« Si vous ne voyez pas mon visage avant de mourir, vous n’aurez pas besoin d’éprouver de l’émotion en le voyant. Car vous combattrez sans scrupule ou faiblesse un simple assassin. »

« N’est-ce pas plutôt toi qui désires masquer tes propres scrupules et ta propre émotion ? »

Bigre… mieux vaut passer à l’offensive maintenant, ou je ne pourrais jamais continuer.

« En garde ! »

Ma lame, qui visait son cœur, heurte du métal. Il est… rapide ! Ce sera difficile… très difficile…

« Je vois que tu tiens à te battre. »

« … »

« Moi non plus, je n’ai rien con toi, bien que tu sois venu m’assassiner. Veux-tu vraiment te battre ? »

« Je le dois. »

J’ai bondi, pour mettre fin à mon hésitation, mais il m’attendait.

Commence alors un long combat. Les lames se heurtent, glissent, volent. Je fais mon maximum, mais pas une seule fois, je ne parviens à entamer la chair de mon ennemi. Qu’il est fort ! Fort, se connaissant lui-même, et sûr de la faiblesse qui m’habite.

Ma faiblesse… Saïn, aidez-moi, je vous en prie, j’ai oublié qui j’étais…

« Diantre ! »

Mon inattention a été fatale. La lame ennemie a déchiré une partie des muscles de mon épaule droite, et mon épée est tombée. L’ennemi me regarde d’un air calme, et parle lentement, comme pour me mesurer.

« Tu es d’une habilité peu commune à l’épée. Mais ton esprit est ailleurs, car tu n’as pas envie de me combattre, et c’est la cause de ta défaite. Rends-toi, je ne te ferai aucun mal. »

« Vous êtes… un homme qui sait comprendre un chevalier… »

D’un mouvement éclair, j’ai saisi mon épée de la main gauche et j’ai porté une attaque, immédiatement parée.

« …et dans ce cas, vous devez savoir qu’un chevalier ne peut revenir sur sa parole ! »

Les échanges continuent à une vitesse folle, mais son regard me trouble. Il me rappelle quelque chose que je voudrais oublier.

« Tu es vraiment trop têtu. Mais tu sais aussi combattre de l’autre main, c’est impressionnant. Dommage que les guerriers les plus doués soient aussi les plus têtus. »

Un moment, il rit, mais sans malveillance. Le même instant, je vois un léger sourire sur ses lèvres, et je vois…

Un jour, j’avais connu une personne qui savait rire et sourire… un jour…

…sa lame étincelle devant moi !

J’ai à peine le temps de la parer, mais je peine déjà. Je souffre. Et lorsque je vois ses yeux près des miens, d’une couleur claire où vit une expression si pareille à celle d’une Lance Verte, je me trouble. Lui fouille dans les miens, et prononce lentement ces incroyables paroles…

« Je connais… ces yeux. Qui es-tu ? »

Je me trouble.

« Vous ne pouvez pas me connaître. C’est la première fois que nous nous rencontrons. »

Il me regarde, et l’espace d’un instant – une fraction de seconde –, le tonnerre semble ébranler la terre.

« J’en aurais le cœur net ! »

L’espace d’un instant, du sang jaillit devant mes yeux. Dans un brouillard rouge, je vois les choses disparaître, alors qu’il me semble partir pour un autre monde.

Et dire…

Que je n’ai pas encore…

La réponse à la deuxième partie…

De la devinette de Saïn

(Flash-back)

Un de mes rares sourires. C’est vrai, je ne sais pas sourire. Mais je vais faire ce que je sais mieux le faire, dire gravement la vérité. Et ma voix s’emplit de douceur malgré moi !

« Pour moi… je sais que votre présence est une bénédiction, Saïn. »

Ses yeux noisette pétillent d’une joie si intense, que son pouvoir a déjà touché mon cœur. Il s’avance, et d’un geste spontané, met en désordre mes cheveux en m’entourant de ses bras.

« Moi aussi, je sais que ma présence est une bénédiction ! »

Fripon, va ! Je ne peux pas m’empêcher de rire, et de lui taper sur la tête en lui faisant les gros yeux. Quel coquin ! Vous ne changerez donc jamais, enfantin chevalier ? Pour la forme, je commence ma tirade de réprimande.

« Règle n°1 du chevalier : modestie sert honneur et courage… »

« …et modestie tu serviras avec honneur et courage comme un vrai chevalier. Oui, je saaaaaaaiis, Kent ! Vous me l’avez répété un millieeeeeeeeer de fois ! »

Il lance un soupir exagéré, et j’essaye tant bien que mal de garder mon sérieux alors qu’il joue à décoiffer mes cheveux. (Je suis reparti pour me recoiffer après…) Nous savons par cœur les mots que nous allons dire et que l’autre va dire, pour nous c’est un jeu que jamais nous ne pourrons véritablement oublier.

« Et pourtant cela n’a pas l’air de rentrer dans votre petite tête, on dirait. »

Il s’offusque, comme attendu.

« Ah, comme ça, « petite tête » ? Kent ! Vous insultez mon intelligence ! »

« Encore faudrait-il quelque chose à insulter, ne croyez-vous pas ? »

Il connaît par cœur mon ironie mordante. Il sait presque à l’avance la réplique que je vais lancer, et moi je ris intérieurement en attendant la mine indignée qu’il prend expressément.

« Keeeeeeennnnntttt ! »

Et je savais bien qu’il allait dire mon nom comme réponse à ma réponse. Je sais tout de lui et je ne sais rien de lui. Car je sais tant de ce qu’il y a de magique qui vit entre nous, sans jamais oser savoir le nom qu’elle pourrait porter dans notre monde où, plus loin l’inquiétude encore, nous habite le mystère.

Saïn, pourquoi vos yeux si pétillants me parlent-ils d’un autre monde, d’une autre inquiétude, et d’un autre mystère que ceux dont parlent les hommes ?

Je ne peux pas vous voir triste ou joyeux sans que j’oublie tout le monde des devoirs prononcés par les humains, impuissant face aux mystérieux univers de mystère et d’inquiétude heureuse que m’offrent un seul de vos sourires. Suis-je donc si lâche, pour ne savoir que quémander futilement une chose, au lieu d’accomplir stoïquement mon devoir autant pour le monde, que pour vous et moi ?

Mais le devoir m’appelle et je dois y obéir. Même quand la magie qui vit entre nous éclôt, quand bien même le mystère du monde vivant entre nous me supplierait à travers vos yeux noisette…

« Kent… »

Ah, ne prenez cette voix. Ne mettez cette tristesse qui va retenir mon cœur, en laissant mon esprit partir à l’inéluctable devoir, en les séparant à jamais…

« Kent, pourquoi… ne voulez-vous pas me dire… pourquoi ! »

Je ne peux pas parler, je ne peux pas lui dire. Si je regardais ses yeux, je ne pourrais plus jamais lui mentir. Car à présent je sais qu’obéir à des ordres sans sens, c’est un pur mensonge ; mais un mensonge nécessaire pour préserver la vérité – la vérité de la magie qui existe entre nous.

« Ce n’est pas… que je ne le veux pas. Je ne le… peux pas, Saïn. »

Je ne peux pas lui dire pourquoi je dois aller mourir sans lui…

Le calme de ma propre voix m’étonne, mais je ne comprends pas sa réaction. Je ne comprends pas sa mine basse, ses yeux fermés qui expriment la douleur, sans la si perpétuelle joie qui aurait dû habiter son être comme ce pour quoi il semblait fait. L’absence même d’une joie douloureuse, d’une colère immense… rien. Je comprends simplement… qu’il souffre.

« Kent… vous… »

Mais cette apathie ne dure pas. Soudainement, il se redresse, et ses yeux noisette étincellent comme lorsque, jadis, il regardait ceux qui l’avaient trahis. Aujourd’hui, je dois être son ennemi…

« Kent, vous… vous… vous… êtes un… imbécile ! Ma parole, on dirait que mourir, ça vous laisse de marbre parce que c’est ce que vous devez faire ! Et tout ça… parce que… parce que… rien ! Je vous… je vous… Ah, vous méritez que je vous laisse tomber, que je vous oublie, parce que… vous ne pensez pas que je puisse… oui, vous ne méritez pas mieux que je vous oublie à jamais ! »

« Alors, oubliez-moi, car je veux… que vous ne soyez plus jamais tourmenté. »

Soudainement, il me regarde, et mon cœur se brise devant ses yeux noisette emplis d’une douleur qui semble éternelle. Mes paroles ont porté un coup de poignard ultime à son cœur blessé, et je sais que je suis le seul assassin responsable de ses plaies, d’où coulent les larmes comme des étoiles de diamant sur son visage.

Qui a jamais dit que les chevaliers ne savaient guère pleurer ?

« K-kent… v-vous… »

Il rit nerveusement, en essuyant de toutes ses forces les larmes qu’il ne veut pas montrer.

« V-vous devriez v-vous en aller… ah, de quoi j’ai l’air ! Vous voyez, vous n’arrêter de me rabâcher qu’un chevalier doit être fort, exemplaire devant les autres, et… vous vous amusez à me faire pleurer ! Vous trichez ! Comment vous voulez que je gagne ! Et je… »

Mais les mots se brisent devant son héroïque tentative, et déjà l’éternité est proche lorsque j’ai saisi sa main, et que je l’étreins dans mes bras. Il tente de parler, mais il n’y parvient pas, tant les convulsions de la souffrance l’agite, laissant son sang dans mon âme en même temps. Je lui murmure doucement…

« Vous souffrez… vous souffriez immensément, votre cœur est déchiré entre mes mains. Pleurez… n’ayez pas peur de pleurer… un vrai chevalier… n’oublie jamais ses larmes et son amour. Mon… très cher… »

En ai-je trop dit ?

Mais il s’abandonne à mon étreinte, fermant les yeux. Très doucement, je dépose mes lèvres sur son front.

Il me regarde, interrogateur, mais ce sera le premier et le dernier geste d’amour que je lui offrirai. Car il me faut partir, il me faut quitter ce lieu, il me faut lui dire adieu pour le revoir un jour dans le cœur du dieu de ce monde.

Un geste d’amour pour dire adieu…

Adieu, mon très cher…

(Retour à la réalité)

Cette émotion… cette devinette… pourquoi en suis-je si proche ?

« Toi ! C’est… impossible ! »

Je me tiens devant lui, le voile déchiré par son coup d’épée. Le sang coule sur mon visage, à présent bien visible sous la lumière du soleil. Le coup n’a pas atteint mon cœur comme je le pensais mais le voile, qui n’est plus, à présent.

« Tu es donc… celui qui… »

« Quoi ? »

Mon ton est là. Je voudrais être mort, mais il ne m’a pas encore tué. Pourquoi ?

« J’aurais dû le savoir… rien qu’à ces yeux… cette couleur cuivre… »

Je ne comprends rien à ce qu’il raconte. La tête me tourne, j’ai perdu trop de sang. Mais lui continue à murmurer, comme s’il avait oublié le combat.

« Les mêmes yeux que ceux du légendaire Bouclier Rubis… »

Le monde disparaît devant mes yeux, alors que je tombe.

Saïn

(Lieu ?

Moment ?)

Une silhouette, qui se dessine…

"Maître ?"

Bruissement de manteau.

"Je t’entends."

"Maître… des choses étranges se sont passées, et…"

"Le temps est venu."

"Comment !"

"L’un d’entre eux est déjà là, comme l’annonce la prophétie."

 

A suivre…

 

*

 

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